L’élitisme dans la littérature

“La littérature jeunesse est inférieure à la littérature blanche.”
“Les ouvrages graphiques ne sont pas de vrais livres.”
“Chacun devrait lire un livre par semaine” mais des villes et villages n’ont pas de bibliothèques.
“Les enfants ne lisent plus.. La langue française se perd… Ils n’ont plus de vocabulaire… Mh mettons au programme un livre des années 1800 à lire obligatoirement.”
“Le Goncourt est 1000x meilleur que le petit prix de la librairie du coin.”
… Je continue ?

On a tous.tes entendu au moins une fois dans notre vie ce type de phrases, qui insinue toujours que la littérature est supérieure en tant qu’activité personnelle, qu’elle permet de trouver la personne la plus intelligente du lot… Bref, la littérature, qui se veut (de loin seulement) un milieu rassembleur, serait considérée comme une passion que tout le monde devrait avoir et se pense être la meilleure occupation de toute, on en a un peu marre. La littérature n’est pas une chance, un honneur ou une activité sacrée : c’est un loisir agréable et c’est ainsi que chacun.e devrait se l’imaginer. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour tout le monde.

C’est un sujet qui me touche personnellement. J’ai grandi en campagne et je n’ai que très peu eu accès aux livres exceptés grâce aux CDI de mes écoles et par ma famille qui lisait un peu. En dehors de cela, la première bibliothèque était à 10 minutes en voiture, la première librairie à 45 minutes.. Il y a juste eu une FNAC qui a ouvert à mes 15 ans dans la même ville que la bibliothèque, ce qui, en tant que lycéenne, me faisait approximativement 1h30 de transport/marche pour y aller. Bref. Dans ce genre de situation, le livre est un véritable mets rare vers lequel on ne se dirige pas instinctivement et qui est souvent réservé aux personnes ayant les moyens, les diplômes et j’en passe… Pour appuyer cela,  la 2ème année de mes études de métiers du livre, une de mes amies d’enfance m’a demandé qu’est ce que c’était “libraire” quand je lui ai dit que je souhaitais en faire mon métier… Bien sûr, elle s’est vite reprise, mais c’est pour vous montrer à quel point cela n’est pas familier pour tout le monde. Tout évolue, tout change, mais il reste des endroits et des milieux où le livre est vraiment vu comme trop éloigné du quotidien, de ce qu’on a le droit, voire même de ce dont on est légitime, et à mes yeux, il faut tout faire pour changer cela.

Est-ce qu’on essaierait pas de réfléchir à une nouvelle manière de lire, une nouvelle manière de voir ce loisir (car il faut rappeler que c’en est un !) avec autant d’intérêt et de légitimité que de regarder une série ou jouer aux jeux vidéos ? Réfléchissons ensemble sur quelques manières d’aborder la chose, d’agir, d’en parler, afin de contrer ce cercle vicieux que quelques vieux messieurs blancs et chauves (oui c’est comme ça que j’imagine les mecs de l’Académie française) dirigent dans leur coin pour une société entière.

Réagir aux clichés quand on en entend

Cela peut paraître difficile pour certain.e.s mais l’un des moyens les plus simples de faire changer d’avis avec quelqu’un est de déposer nos arguments face aux siens. Bien sûr, on peut tomber sur quelqu’un qui sera entièrement contre notre position (mais dans ce cas, pas de regrets ! Vous aurez su assumer vos pensées et opinions), mais on peut aussi laisser germer une graine de lumière dans l’esprit de l’autre et c’est cela qui changera tout la prochaine fois où iel sera dans une situation similaire. Peut-être qu’iel jugera moins fort la prochaine fois que vous parlerez d’un manga. Peut-être qu’iel en lira un par curiosité. Peut-être que cette jeune fille qui vous aura entendu remettre à sa place cet homme cis blanc de 70 ans discréditant les romances se sentira plus légitime pour continuer. Peut-être que la personne aura des interrogations et essayera de comprendre, qui sait ?

En bref, dites votre pensée, au pire, vous ne risquez pas grand-chose !

_ _ Réflexion valable sur de TRÈS NOMBREUX autres sujets les ami.e.s ! _ _

Nous-même montrer l’exemple et arrêter d’avoir honte

Je me suis rendue compte il y a quelque temps que moi-même je me souciais du regard des gens quand je lis des romans 8-10 ans dans le métro. Mais qu’est-ce qu’on s’en fiche de ce que je lis tant que j’aime ?

Il faut absolument arrêter d’avoir l’a priori que lire de la jeunesse ou des mangas ce n’est pas réellement lire, ou que c’est moins bien (oui papy, tu peux aussi si tu veux essayer One piece ou Naruto, c’est juste de la lecture que tu ne connais pas !) et cela part en premier lieu des lecteurices elles.eux-même. Beaucoup vont se le dire et c’est tellement dommage car NON, tous les livres se valent et peuvent nous apporter émotions, suspense, émoi. Rien n’est sur un pied d’estale ou vaut mieux qu’autre chose, et dans une ère où l’on porte beaucoup de jugement de valeur, c’est bien de se le rappeler et de ne pas hésiter à le rappeler aux autres.

Et cela compte pareil pour les genres littéraires (Non madame la prof, la PARALITTÉRATURE n’existe pas, ce n’est que de la littérature, et ensuite des genres qui sont tous égaux et qui peuvent tout autant être “bien écrit et qualitatif” que la littérature blanche !).

N’hésitez pas à en parler autour de vous, à en faire des chroniques, à revendiquer haut et fort que vous aimez Les Légendaires ou Gurty !

N’ayez pas peur également de lire dans des endroits où on imaginerait moins ce type d’activité si vous en avez l’occasion afin de montrer que c’est un passe temps qui pourrait remplacer le scroll facilement par exemple dans les salles d’attente, dans les parcs, dans le bus ou pourquoi pas au restaurant quand vous déjeunez seul.e…

N’oubliez pas de partager en boîte à livres (encore plus quand on est un.e gros.se lecteurice !) 

C’est un lieu neutre, où les livres sont gratuits. C’est un endroit de partage, un concept qui compte sur la participation, l’entraide et la découverte. Il n’y a pas toujours des choses exceptionnelles, mais cela peut toujours servir à quelqu’un qui n’aurait pas les moyens, qui passerait devant par hasard, ou qui se dirait pourquoi pas après tout. 

Aussi, si votre quartier/ville/village n’en a pas, proposez l’idée au maire par exemple ! C’est un petit engagement, que les plus bricoleurs pourront même faire à petit prix sur des terrains plus spécifiques, et qui pourrait servir à de nombreuses personnes que l’on ne soupçonne pas.

Une idée un peu plus grande et qui ne correspondra pas à tout le monde, mais faites une bibliothèque partagée ! Dans mon cas, c’est entre ami.e.s : chacun peut m’emprunter un ou plusieurs livres du moment qu’il revient dans le même état, et cela permet à certain.e.s d’avoir plus accès à la lecture qu’initialement. Et lors d’une discussion avec Jeanne (Pilalire sur les réseaux, coucou !), elle m’a même glissé l’idée d’un grimoire afin de noter qui emprunte, comme ça on s’en souvient. En soit une vraie petite bibliothèque mais entre vous et vos proches. Peut-être même que les téméraires ouvriront leurs bibliothèques privées à la terre entière (bon ok.. j’exagère un peu).

Rendez-vous en bibliothèque et médiathèque (et chez vos libraires indépendants) !

Les bibliothèques et médiathèques sont des lieux nécessaires pour certaines personnes afin d’accéder à la culture (en tout genre pour les médiathèques), cependant, s’il n’y a pas assez d’utilisateur.ice.s, les subventions se réduisent, et cela signifie moins de fonds, moins de nouveautés, moins d’activités et j’en passe. Ainsi, passer une fois de temps en temps emprunter des livres aidera votre portefeuille, mais aussi et simplement la bibliothèque à continuer à se développer et proposer une offre de qualité à tous.tes celles.eux qui en ont besoin (et ceux qui adorent simplement leurs bibliothécaires <3) !

Je parle d’abord de bibliothèques car l’un des premiers freins peut tout de même être le budget, mais si vous en avez l’occasion, faites aussi connaître votre petite librairie indépendante coup de cœur. Pour cela, quelques petits gestes simples : la soutenir en achetant chez elle, ramenez vos potes, votre famille, votre toutou (pour les endroits friendly c’est toujours un plaisir de pouvoir faire une caresse en travaillant !) pour leur faire découvrir, si vous avez des réseaux sociaux, les suivre et partager, afin aussi de montrer que c’est des lieux sympas et que celles.eux qui n’en ont pas l’habitude n’ont pas à avoir peur de passer la porte, que ce n’est pas un temple intouchable réservés aux “vrais lecteurs” (je dis cela car je l’ai entendu dans la bouche de ma famille : “qu’est-ce que j’irai faire en librairie, moi ?”…)

Non, le Goncourt n’est pas le seul gage de qualité

Et non Robert, il n’y a pas que le Goncourt qui peut être exceptionnel à lire et d’une qualité géniale ! Il ne faut pas hésiter à expliquer que, certes, le Goncourt peut être sympa (et encore pas pour tout le monde et jamais personnellement..) mais qu’un prix attribué directement par des lecteurs, qui ressemblent plus au lectorat réel, peut avoir bien plus raison, et bien plus d’arguments prouvant les qualités du texte que certains grands concours qui sont entre ceux du milieu et qui se connaissent bien souvent. 

Chaque prix est là pour une raison et signifie d’une qualité, de travail et de reconnaissance ! Il faut en parler, y participer même si vous avez l’occasion (je pense aux prix de J’ai lu, PKJ et j’en passe par exemple ou bien renseignez vous autour de chez vous, parfois de petites librairies font des prix spécifiques bien sympathiques !)

Offrez des livres ! 

Basique, évident pour certain.e.s, mais pour celles.eux avec les familles non lectrices, peut-être que si ça vient de vous, la prunelle des yeux de votre entourage, la lumière dans leur nuit noire, un effet positif et engageant se fera sentir ! Dans mon cas, pour vous donner une idée, une partie de ma famille m’a carrément ri au nez quand je leur ai dit de m’offrir des livres pour Noël tant c’est éloigné de leurs occupations habituelles. Depuis, j’offre des livres à tous les enfants de la famille afin de leur montrer que non, on a pas à en rire, se moquer ou quoi que ce soit et j’encourage les lecteurices en leur offrant un livre au plus proche de leur goût, même pour celleux qui lisent juste le livre que je leur offre. (Je devrais agrandir ces cadeaux à absolument tous les membres de ma famille d’ailleurs je me rends compte)

Des fois il suffit simplement d’un petit poche et cela peut redonner la foi de la lecture à quelqu’un (oui, c’est carrément une religion).

Et puis, après tout, qui ne tente rien n’a rien, et au pire, vous le récupérerez pour le lire… (faut bien se réconforter d’une manière…)

Proposer d’autres manières de lire !

Pour les personnes extérieures à la lecture, lire implique souvent inconsciemment de devoir passer des heures devant des pages, et peut faire peur avant même de se lancer, mais n’hésitez pas à parler de livres audio, à proposer de lire ensemble, ou à voix haute avec les enfants par exemple. Cela démystifie un peu l’acte de lire, on crée un moment de partage. Pour les livres audios, vous pouvez expliquer que ça peut remplacer la musique lors du ménage, de la conduite ou toutes ces petites tâches quotidiennes où l’on aime avoir quelque chose dans les oreilles, et que cela plaira encore plus aux personnes qui écoutent déjà des podcasts.

Ne pas hésiter à comparer livres, séries, jeux vidéos…

Au fond, peu importe notre passion, ce qu’on adore c’est les sentiments que ça nous procure, la complexité de l’intrigue ou encore le développement des personnages. Pour cela, il n’y a pas que les livres qui sont géniaux. Les films, séries, jeux vidéos, jeux de rôle ou de société peuvent être une passerelle.

On pense tout de suite aux livres qui ont inspirés certains films, mais ici je parle même lorsque vous discutez entre amis d’un livre, pourquoi ne pas le comparer au dernier jeu vidéo qui était super et dont l’intrigue vous y a fait penser ? Ou encore comparer la philosophie de telle série avec tel livre. Cela peut paraître anodin, mais discrètement cela permet de remettre au même niveau toutes les passions, sans en mettre une au dessus des autres et montrer que tous ces médias peuvent être géniaux sans jugement et pourquoi pas en incitant implicitement à découvrir tout cela !

Et la lecture numérique là dedans …?

Et oui ! Maintenant il faut aussi se mettre à la page (je parle comme si j’avais 70 ans…) mais de nombreuses personnes lisent en numérique ! Et je ne parle pas des liseuses, je parle plutôt Wattpad, Webtoon, audio-livre etc. ! 

Encore une fois : C’EST-DE-LA-LEC-TURE.

Ici encore on répète “les gens lisent moins”, et bien pas forcément ! Ce sont des lectures sous un format différent, d’un genre qui ne correspond pas justement aux idéaux élitistes de la littérature blanche. Mangas, manhwas, romances, fanfictions… Mais au final, on lit aussi bien ainsi ! L’important à rappeler là-dedans à mes yeux, c’est simplement de faire attention aux droits d’auteurs et à bien respecter leur œuvre en essayant au maximum de nos moyens en le faisant sans voler les lectures (sinon, qui pourra nous faire des chefs d’œuvres après ?) !

Mais oui, la prochaine fois qu’on vous parle de la dernière fanfiction sur les personnages de L’été où je suis devenue jolie, pensez que vous avez le droit de ne pas aimer, mais d’autres ont le droit d’apprécier cela, et qu’en plus c’est un biais accessible à tous.tes pour la lecture ! (bon d’accord, la fanfic Jean Lassalle – Fabien Roussel ne fait pas rêver…)

Enfin voilà ! Maintenant vous avez quelques pistes à la sauce Anas’ pour essayer d’agir sur l’élitisme de la lecture à votre niveau ! Ça peut paraître peu, mais vous n’imaginez pas comment l’effet boule de neige ou papillon (comme vous voulez) peut être important. 

 

Sur ce, bonne lecture de la fanfic interdite et à bientôt ! 😉

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