C’est bientôt Noël. Pour celleseux qui le font, on est tous.tes passé par la case faire les cadeaux… Et cette année encore, ce que l’on conseille, ce que l’on demande et ce qui est offert au niveau des livres, ce sont surtout des beaux formats, des collectors, des versions limitées, bien souvent une énième réédition. Cela m’a posé question.
Étant sur les réseaux sociaux (notamment sur instagram) depuis que je suis TRÈS (trop malheureusement) jeune, je me rends compte que mon rapport au visuel, à la présentation est vraiment déformé. Au fur et à mesure des années, cela s’est traduit par le fait de se comparer toujours aux autres, de comparer mon physique, mes activités et j’en passe, puis au lycée je me suis doucement rendue compte que j’avais aussi le syndrome FOMO (Fear of Missing Out) qui pouvait vraiment être lourd car il me faisait être surconnectée par peur de perdre une information, de louper un message ou que le ciel allait me tomber sur la tête si je faisais autre chose. Doucement je m’acclimate et trouve des techniques pour endiguer cela, mais je me suis surtout rendue compte, encore plus au bout de 3 ans de librairie, que cela a aussi impacté ma vision de lectrice, et je pense que je ne suis pas la seule (et peut-être que d’autres auront les mêmes réactions, sans que ce soit uniquement à cause des réseaux sociaux, mais ils semblent jouer un rôle primordial dans cette situation). Ce Noël, comme déjà les deux derniers pour être honnête, cela m’a marqué comment cela s’était diffusé à la société entière et que ce n’était pas une sensation personnelle isolée.

Je suis la première (et c’est vraiment mal), à choisir ma lecture en fonction de la couverture… Habitude, attrait visuel, superficialité ? Je ne saurais pas expliquer pourquoi mais je sais que si un livre a une couverture que je considère comme passable voire moche, il va rester plus longtemps dans ma PAL qu’un autre, et ce depuis ma reprise de la lecture en 2019. J’ai aussi la fâcheuse tendance à plus écouter mes pairs, mes ami.e.s, les bookstragrammeureuses, les représentant.e.s plutôt que lire le résumé, mais pour ce point là j’ai des raisons : quand deux fois d’affilé je lis des résumés mal faits qui te spoil la page 350 sur 400, ça refroidit franchement quelqu’un comme moi qui DÉTESTE être spoilée ou qui n’aime pas savoir à l’avance à quoi s’attendre. Ainsi, quand je découvre des livres, ce n’est souvent que par leur visuel, ou le bouche à oreille. Important normalement, mais jamais je n’aurais dû passer la barre du “si ce n’est pas joli, je me désintéresse”. Pourquoi cela ?
On connaît également tous.tes le principe d’objet-livre, désormais très important pour les maisons d’édition et les acheteureuses (remarquez que je ne dis pas seulement lecteurices dans ce terme vu les reventes vinted ou autres…). Faire en sorte que le livre soit si beau qu’il en devienne un sujet en dehors même de son intrigue, en dehors même du fait qu’il soit intéressant ou non. Le jaspage, la reliure, les illustrations intérieures, les dorures et j’en passe… Bien que certaines fioritures soient tout à fait intelligentes et parfois nécessaires (je pense notamment aux cartes dans les mondes de fantasy par exemple), d’autres sont simplement là pour rajouter du beau, de la valeur à l’objet livre. Et ça pourrait être juste super (car, avouons-le, c’est quand même un vrai plaisir d’avoir une belle édition), mais si seulement cela ne posait pas question. Le problème là-dedans, c’est que c’est encore et toujours les prix qui gonflent, des collectors qui n’en sont plus car recommandables après une troisième salve de réimpressions, des beaux livres qui se fondent dans la masse désormais, et surtout un nombre de rééditions affolant dans un monde où la surproduction éditoriale est déjà un sujet majeur. La course au plus beau est aussi la course au plus rentable, au plus vendable, et ce sans prendre en compte derrière l’écologie (car les rééditions sur rééditions entraînent le pilonnage des anciens éditions moins instagrammables), l’éthique (pourquoi les maisons d’éditions le font ?) et la raison (pourquoi 1 poche, 1 broché, 2 versions collectors différentes, puis 1 poche collector ?).
Mais est-ce qu’on a vraiment besoin de cela ?

Pour vous donner un peu plus d’exemples, sans taper sur les collectors cette fois-ci, parlons des Table books. Pour celleseux qui ne connaissent pas, les Table books sont des livres d’art qui généralement ne sont JAMAIS ouverts, mais qui servent de décoration dans le salon. Ici le livre devient une pure décoration, pensé pour être feuilleté, mais c’est peu souvent le cas. C’est ce que Leslie Geddes-Brown appelle la désintellectualisation du livre dans son ouvrage Vivre avec les livres. Il me vient en tête une collection chez Assouline dont on m’a toujours dit que les livres ne servaient quasiment qu’à la décoration après leur achat, voici un exemple :

On peut aussi parler d’avoir une bibliothèque de 1000m2. L’effet collection nous plait, et avoir une fabuleuse bibliothèque chez soi est superbe visuellement (et c’est aussi très satisfaisant je dois l’avouer), mais n’est-ce pas là aussi un signe de surconsommation ? On sait que beaucoup ici (moi y compris !) avons une PAL gigantesque (j’ai 2 bibliothèques, l’une est exclusivement ma PAL) et même si on le voit aussi comme une cave de bons vins, il faut avouer que la bibliothèque en elle-même est un élément de décoration, plaçant le livre en tant qu’objet cette fois encore.
Après ces différents exemples, on voit bien qu’on est ici sur une question plus vaste que “c’est pour faire de l’argent” par exemple avec les collectors, c’est aussi un problème de vision de chacun.e qui a évolué, changé et s’est adapté à notre mode de vie contemporain. Cela est plus profond que juste un souci de consommation pur, mais cela parle directement de l’envie que nous avons de toujours vouloir plus beau, plus détaillé, plus visuel, et cela parle aussi du fait que notre rapport même au livre a changé. Et le problème que je trouve, personnellement, plus important encore est que l’on ne s’intéresse au contenu seulement ensuite, dans un second temps, et je me pointe directement du doigt à ce sujet. Combien ici se sont fait avoir par la beauté d’un livre qui au final était une bouse sans nom ?! On pense d’abord à l’apparence, ensuite à l’utile et l’intelligible.
Je pense que l’important est de se rendre compte de ce que nous faisons (ou non attention !) et que l’on fait partie de ce système. Ainsi, si l’on peut changer cela et que l’on veut faire plus attention à moins se faire avoir par l’objet-livre face à son contenu, nous pouvons essayer de se poser quelques questions quand on achète un joli livre (exemples non-exhaustifs bien sûr) :
- Est-ce qu’il semble réellement m’intéresser si je retire sa couverture ou son côté collector ?
- Est-ce que je le prendrais si je le considèrerai “moche” ?
- Est-ce que j’ai vraiment besoin de m’attarder sur une version plus détaillée visuellement ?
- Est-ce qu’il vaut son prix ? (parce que bon les collectors à 28€ dont la dorure s’enlève alors que tu ne l’as pas lu…)
- Est-ce vraiment un collector limité rajoutant une plus value ou juste un format parmi d’autre de ce livre ?

Personnellement, au niveau des livres collectors notamment, j’ai totalement abandonné : préférant déjà des formats poches pour lire, la taille des collectors m’embêtait, mais surtout, le prix qui grimpe toujours plus haut pour souvent très peu de qualité, ou pas à la hauteur du prix dépensé, cela m’a fatiguée, donc sur cela j’ai largement calmé ma consommation. Et puis, qu’on soit honnête, les éditions collector qui sont recommandables à l’infini n’ont plus rien de collector, c’est juste un format disponible parmi d’autres.
Aussi, au niveau des rééditions, je n’ai que 2 livres en double : un car j’ai les versions françaises et anglaises pour m’entrainer un jour, et un autre car j’ai trouvé la version grand format en boîte à livre après que j’ai acheté le format poche (et comme c’est mon livre préféré bon, j’avoue je suis faible…).
Egalement, pour mes bibliothèques, je me suis pour l’instant limitée à 2 bibliothèques et je fais régulièrement du tri, afin que le livre en tant que tel continue sa vie et soit potentiellement relu un jour, ou lu tout court si je me rends compte qu’il ne m’intéresse tout simplement plus.
Je ne parle pas des Coffee table books, car je n’aime pas du tout le concept : les seuls livres sur ma table sont ceux que l’on pose le soir pour reprendre la lecture le lendemain.
Mais par contre, au niveau des couvertures, c’est toujours le même combat pour moi-même. Et pour le coup, même en me posant les questions dites ci-dessus, c’est presque une case à cocher pour que j’achète un livre. Au moins, c’est pratique car je n’achète plus grand chose, car j’ai décidé qu’il faut que ce soit beau, mais surtout, il faut que j’en ai déjà entendu parler d’une manière ou d’une autre, en bien, et que cet avis me donne encore + envie. Dès lors, c’est un peu plus précis et dirigé, cela me fait bien moins acheter et moins participer à la surconsommation qui est le souci dans tout cela qui me pose le plus question et problème.
Et vous, où vous placez-vous dans la course au toujours plus beau dans le milieu de l’édition ? Etes vous de la team “osef de la couverture” ou plutôt de la team “on a quand même besoin que ce soit joli” ? Vous avez des techniques ? Partagez tout ça avec nous en commentaires !

Et pour celleseux qui voudraient un peu plus d’histoire sur ce sujet, je vous conseille « Des livres « pour faire joli »? Usages décoratifs de l’objet-livre (XIXe-XXIe siècle) » de Marine Le Bail qui pousse la réflexion bien plus loin que moi évidemment.

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